Le gaz naturel est l’une des énergies fossiles les plus largement utilisées dans le monde du fait de ses caractéristiques environnementales – deux fois moins d’émissions de gaz carbonique que lors de la combustion du charbon – de son efficacité dans la production électrique, de la demande croissante de la part du secteur industriel et de la large distribution géographique de ses réserves. Dans cette conjoncture de prix relativement élevés, l‘Arabie Saoudite et le gaz de schiste paraissent être les deux extrêmes dans l’extraction de l’Energie fossile qui iront s’affronter.

Par conséquent, la part du gaz naturel dans le mix énergétique mondial devrait continuer à croitre, notamment au sein des pays d’Asie où des taux de croissance élevés sont attendus dans les prochaines années . De fait, le marché du gaz naturel est de mieux en mieux alimenté, notamment grâce à la croissance de l’offre en provenance du Moyen-Orient qui a été le plus gros contributeur à la hausse de la production mondiale depuis la fin des années 2000. Le rôle du Qatar est ici à noter mais l’effet de l’augmentation de la production de gaz non-conventionnel, en particulier aux Etats-Unis, a également été très important. Ainsi, si la production d’ici à 2035 continuera de venir des pays hors-OCDE et en particulier du Moyen-Orient , le boom des hydrocarbures non conventionnels, notamment en Amérique du Nord, est indéniable et la donne énergétique planétaire s’en trouve bouleversée. On assiste donc à avec un affaiblissant de la domination des producteurs traditionnels comme les pays du Moyen-Orient ou la Russie .

Dans cette nouvelle perspective, la place de l’Arabie saoudite interroge. M. Simmons déjà dans son livre de 2005 (Matthew Simmons, Twilight in the Desert: The Coming Saudi Oil Shock and the World Economy, Wiley, 2005) avait avancé que la production de pétrole du pays ayant atteint un pic, le monde connaitrait des moments difficiles en raison de sa dépendance au pétrole du royaume. Tandis que la plupart de ses prédictions n’ont pas abouti, on peut se demander si l’inverse n’est pas finalement en train de se produire, les conséquences de la révolution du gaz de schiste étant potentiellement importantes pour le royaume. D’autant que pour l’Arabie saoudite, cette nouvelle conjoncture se met paradoxalement en place à un moment où Riyad est parvenue à un niveau d’influence inconnu jusqu’alors. En effet, au-delà de son poids historique dans la péninsule arabique en raison de son autorité religieuse, de sa population et de son poids militaire, l’Arabie Saoudite a récemment pu passer à une nouvelle forme d’influence. Dans le contexte particulier du « troisième choc pétrolier » et d’une crise mondiale débutée en 2008, la diplomatie efficace du royaume l’a par exemple conduit jusqu’au G20 . Cependant, l’Arabie Saoudite conserve de nombreux facteurs de fragilité que le changement des équilibres énergétiques mondiaux pourrait renforcer.

Avec l’impact de la découverte et de l’exploitation de plusieurs gisements de gaz de schiste dans le monde, le paysage énergétique global est profondément modifié. Les conséquences sont importantes et se traduiront rapidement par une redistribution de la donne énergétique impactant notamment la géographie des importateurs et des exportateurs de gaz, les prix du marché et les grands équilibres stratégiques. Les Etats-Unis devenant un acteur majeur du secteur, on assiste à une baisse du prix du gaz, notamment du gaz naturel liquéfié (GNL). Cependant, même si son évolution reste difficile à évaluer, la demande de gaz naturel devrait occuper une place encore plus grande dans les sources mondiales d’énergie primaire . Cependant, une forte augmentation de l’offre résultant des avancées relatives aux huiles et gaz de schiste aux Etats-Unis pourrait continuer à impacter les prix du marché en limitant les investissements dans la capacité de production de gaz naturel conventionnel dans les autres régions productrices et engendrer ainsi une pénurie de l’offre à moyen ou long terme. Ceci pourrait poser des défis si les investissements continuent d’être reportés du fait de la faiblesse des cours du gaz et de la durée de vie courte de la production de gaz naturel non-conventionnel.

Cet élément permet de mesurer le changement de perspective par rapport à l’extraction des hydrocarbures non traditionnels il y a encore peu d’années. En effet, si le développement des gaz de schiste aux Etats-Unis ont fait de ce pays un exportateur de gaz naturel à la fin des années 2000, les craintes relatives à la contamination des eaux souterraines sous l’effet des technologies utilisées afin de fracturer la roche renfermant les poches de gaz étaient encore largement présentes il y a peu de temps . Alors que les hydrocarbures non conventionnels faisaient peur en raison de leur impact environnemental mais aussi de leurs coûts d’exploitation , avec cette nouvelle dynamique l’Amérique du Nord est maintenant susceptible de devenir dans un futur proche auto-suffisante en énergie grâce au gaz de schiste et aux « tight oil » .

L’indépendance énergétique des Etats-Unis bouleverserait les équilibres énergétiques et sécuritaires mondiaux en limitant notamment – mais non complétement – l’intérêt des Etats-Unis pour les pays du Moyen-Orient. Et même si la demande énergétique mondiale doit encore croitre d’un tiers d’ici à 2030 (tirée par les pays émergents), les schémas d’approvisionnement changent et les pétroles et gaz non conventionnels – dont le gaz de schiste – vont jouer un rôle de plus en plus important dans la satisfaction de la demande mondiale. Ainsi, au cours de la période allant jusqu’à 2030, tandis que les Etats-Unis deviendront auto-suffisants ou presque en énergie, la Chine et l’Inde seront eux de plus en plus dépendants des importations . Cependant, si la croissance de ces hydrocarbures sera d’abord concentrée en Amérique du Nord, elle devrait y ralentir après 2020 sur la base de l’évaluation des ressources actuelles et se propager à d’autres régions, notamment la Chine, voire certains pays de l’OCDE . Déjà en 2013, les États-Unis dépasseront probablement la Russie et l’Arabie saoudite comme le plus grand producteur de liquides dans le monde (brut et biocarburants) en raison du rôle des hydrocarbures non conventionnels et de la croissance des biocarburants, mais aussi en raison des baisses de production de l’OPEP, dont l’Arabie Saoudite , qui tente elle aussi de se placer sur le secteur des gaz de schiste.

Mehdi Lazar, M.S., Ph.D.