Voici un article de Mehdi Lazar, paru dans la Tribune du 26/12/2015.  Nous le reproduisons ici dan son intégralité.

“Les changements mondiaux dans l’éducation promettent d’être nombreux en 2016 et de porter sur des sujets essentiels : gestion des progrès de la technologie, importance des classements internationaux, intégration des enfants d’immigrés ou encore sécurité des établissements. Dix  tendances particulières dans l’éducation sont donc à suivre l’année prochaine, elles exigeront du secteur de l’enseignement une capacité d’adaptation pour répondre à des enjeux aussi importants que divers.

De nouvelles méthodes de comparaisons internationales

Les classements internationaux sont devenus une partie essentielle d’un paysage éducatif dorénavant mondial. Mettant en concurrence les établissements (classement dit « de Shanghai »  ou du Times Higher Education) ou les systèmes éducatifs (comme pour PISA, le programme international pour le suivi des élèves), les classements jouent désormais un rôle extrêmement important dans la formation des opinions des élèves, de leurs parents, des employeurs ou des gouvernements.

Ces classements internationaux jouent un tel rôle que des quantités importante de ressources sont allouées à certaines institutions ou programmes tout en limitant le soutien pour les autres. En réponse à ce poids croissant, les systèmes de classement alternatifs devraient se renforcer en 2016. C’est le cas de la nouvelle initiative saoudienne, le Center for World University Rankings (CWUR), ou de celle d’un réseau régional, créé sous l’égide de la Banque mondiale et du Centre pour l’intégration en Méditerranée, qui propose une « grille de positionnement » plutôt qu’un classement des établissements.

Une meilleure gestion du numérique

De plus en plus d’enseignants sont frustrés par le temps nécessaire pour trouver des ressources de qualité sur Internet. L’explosion de la popularité de MOOCs  (cours en ligne ouverts et gratuits) ou les milliards de documents en ligne noient les enseignants et les écoles sous l’information. En réponse, beaucoup se tournent vers des plateformes telles que Pinterest ou Twitter pour interagir et partager des idées. Mais ces outils ne sont pas construits spécifiquement pour répondre aux besoins des éducateurs.

La construction de plates-formes permettant de centraliser des outils et ressources adaptées aux besoins des enseignants et des établissements vont donc se développer largement dans les  prochains mois. Les établissements chercheront aussi à mieux enseigner aux élèves comment gérer leur rapport aux technologies de l’information et de la communication. Les initiatives permettant d’enseigner explicitement aux élèves comment diminuer le stress dû à l’utilisation des écrans et comment gérer l’utilisation des outils numériques vont se développer rapidement tandis que leur taux de pénétration scolaire augmentera encore en 2016.

Inverser la classe

De plus en plus d’enseignants et d’établissements « retournent » le modèle de la classe traditionnelle et évoluent vers la classe inversée, une pratique pédagogique plus axée sur la collaboration et la personnalisation des apprentissages. Plutôt que de faire les devoirs à la maison, les élèves d’une classe inversée passent leur temps après l’école à écouter les leçons – souvent des conférences vidéo préenregistrées en ligne – des sujets de la journée suivante et lorsque les élèves arrivent en classe le lendemain, ils vont accomplir des tâches qui seraient habituellement considéré comme étant des « devoirs ».

Cette approche présente plusieurs avantages par rapport au modèle traditionnel. Il permet aux élèves d’appliquer leurs connaissances dans un espace où l’instructeur peut fournir une rétroaction constante. En outre, il permet aux enseignants de construire des activités en classe qui encouragent la collaboration. Avec la diffusion des outils numériques dans les classes, mais aussi au domicile des élèves, cette pratique pédagogique devrait continuer à se développer largement en 2016.

L’éducation bilingue

Parler deux langues plutôt qu’une seule a des avantages évidents dans un monde de plus en plus globalisé. Mais ces dernières années un consensus a aussi émergé parmi les scientifiques quant aux avantages non-langagiers liés au bilinguisme : être bilingue augmente en fait de façon significative les capacités cognitives des individus.

Une nouvelle génération de parents souhaite donc pour leurs enfants une éducation bilingue et les écoles internationales fleurissent dans les grandes villes mondiales telles que Paris, New-York, Shanghai ou Los Angeles. L’apprentissage du français y est d’ailleurs en bonne place et nombre d’établissements publics ou privés sont crées sur tous les continents, enseignant à la fois la langue du pays et le français. Avec l’espagnol, l’anglais ou le mandarin, la langue de Molière est donc en bonne place dans ces établissements bilingues qui vont largement continuer leur expansion en 2016. Dans le supérieur la mobilité internationale des étudiants va se poursuivre tandis que celle des étudiants du secondaire est un phénomène nouveau mais en constante augmentation.

L’importance de la sécurité des établissements

Les fusillades et menaces d’attentats dans de nombreux établissements scolaires sont devenues des préoccupations constantes des chefs d’établissements et pouvoirs publics. Ces nouvelles réalités vont forcer les écoles à revoir leurs systèmes de sécurité actuels et à mettre en œuvre de nouveaux moyens de protéger les élèves contre des attaques. C’est le cas de la révision des protocoles de sécurité ou de l’achat de systèmes de vidéo-surveillance.

Beaucoup d’écoles dans le monde sont aussi en train de débattre de l’utilisation de gardes armés et de nombreuses ont sauté le pas depuis l’automne 2015. Des options auparavant non envisagées le ainsi sont aujourd’hui suite au contexte international tendu et aux évènements récents en Europe et aux Etats-Unis. Cette tendance récente dans les pays occidentaux reste une des plus spectaculaires et nécessitera également la rénovation ou la construction de nouvelles installations scolaires en 2016.

L’intégration des immigrés syriens en Europe

L’année 2015 restera comme l’année de la « crise des réfugiés ». Des centaines de milliers de réfugiés ont rejoint l’Europe afin de fuir la guerre en Syrie. Les pays de transit et de destination ont eu du mal à gérer le flux des réfugiés mais doivent maintenant, au-delà de la réponse humanitaire initiale, se poser la question de l’intégration de ces populations. Et pour que celle-ci soit réussie, l’éducation reste fondamentale alors que les Nations Unies estiment plus de la moitié de tous les réfugiés syriens ont moins de 18 ans.

Si les pays d’accueil décident d’assurer un accès rapide à une éducation de qualité et des possibilités de formation pour ces jeunes réfugiés, ils leurs offriront les outils nécessaires pour réussir dans leur pays d’accueil ou, dans le cas d’un retour, dans leur pays d’origine. L’éducation et la formation des populations déplacées seront ainsi des enjeux essentiels en 2016 en France et dans bien d’autres pays.

Rendre l’école plus juste

Les systèmes éducatifs occidentaux ont dans l’ensemble de mauvais résultats quant aux possibilités offertes aux jeunes venant de milieux défavorisés. Les données de PISA de 2012 traitant des degrés d’inclusion des systèmes d’éducation mettent en exergue la différence de niveaux de lecture et de mathématiques entre les étudiants du quintile le plus pauvre et le plus riche socio-économique dans une grande partie de l’UE. Celle-ci était l’équivalent de deux à trois années d’études à 15 ans. Alors que  l’Europe tarde à se remettre des effets de la crise financière et économique de 2008, un des défis de 2016 reste dans bien des pays de faire des écoles plus inclusives et plus justes.

L’individualisation de l’enseignement

Il n’y a pas de deux élèves qui apprennent de la même manière. Pour enseigner à toute une classe, les enseignants doivent souvent mettre en œuvre plusieurs techniques pédagogiques à la fois. Les outils numériques les aident d’ailleurs à mettre en place des activités basées sur les différents styles d’apprentissage et besoins des élèves. Bien sûr, on parle de différentiation pédagogique et de personnalisation des parcours depuis plusieurs années, mais il semble bien que les parents d’élèves et les établissements deviennent à juste titre de plus en plus exigeants sur cette question.

En 2016, cette tendance va se poursuivre et aura des impacts importants à la fois sur la formation initiale et continue des enseignants, mais aussi sur la communication vis-à-vis des familles et sur l’évaluation des élèves (il s’agit d’évaluer leurs acquis, notamment avec les « big data », la technologie permettant des avancées inédites dans le suivi des progrès des élèves). Cette exigence d’apprentissages personnalisés restera donc une tendance majeure de 2016.

Mieux mesurer les performances des élèves

L’évaluation est une des tâches les plus délicates dans l’éducation. Elle reste un élément indispensable afin d’identifier des stratégies éducatives efficaces, tant au niveau des élèves que de celui des systèmes éducatifs. En 2016, une réflexion sur l’évaluation individuelle sera poursuivie dans plusieurs pays. Aux Etats-Unis le nouveau programme fédéral Every Student Succeeds Act (qui remplace le No Child Left Berhind) va repenser la place des tests standardisés dans le parcours scolaire. En France, de nouvelles évaluations nationales sont mises en place avec les nouveaux programmes d’enseignement de l’école et du collège.

Dans beaucoup de pays moins riches, une évaluation précise et bien pensée permettra d’être plus efficace avec des budgets modestes et des classes avec beaucoup d’élèves. Les outils numériques offrent ici une gamme de méthodes pour tester la réussite des élèves et nous devrions voir dans les prochain mois des progrès significatifs dans ce domaine. Alors que certains craignent qu’une approche axée sur des évaluations régulières des acquis des élèves conduise à un environnement d’apprentissage homogénéisé, le contraire devrait en fait être vrai.

Le retour du modèle finlandais

En 2016, il semble bien que l’on devrait assister au retour d’une vision plus progressiste de l’éducation. Une étude récente du Forum économique mondial identifiait les compétences et les attitudes que les élèves ont besoin de maîtriser pour réussir dans la vie comme étant l’esprit critique, la créativité, la communication, la curiosité, l’initiative, la persévérance et l’adaptabilité. Ces compétences, indique le rapport, seront aussi importantes pour les futures adultes que la maîtrise des langages, des mathématiques et des sciences. Par conséquent, le modèle finlandais – largement remis en cause depuis deux ans en raison de sa baisse dans le classement PISA – pourrait bien revenir sur le devant de la scène pour son aspect innovateur et son enseignement holistique.

Car le retour à une éducation plus progressive signifie aussi prendre en compte les habilités de chacun, ses styles d’apprentissages et ses centres d’intérêt. La Finlande a été un chef de file de ce mouvement avec un enseignement par thèmes plutôt que par disciplines et les élèves finlandais peuvent choisir  une partie de leurs sujets d’étude. La Finlande se classe encore dans le top 10 de l’Indice Global Innovation2015 et devrait continuer à inspirer beaucoup de programmes éducatifs mondiaux en 2016.”