Cet article a été publie le 8 Octobre 2014.  Nous le reproduisons pour des raisons d’actualité très évidentes.

L’Arabie Saoudite est considérée comme un Etat rentier qui produit majoritairement du pétrole, une activité qui reste pour le pays d’une importance capitale dans la mesure où elle représente plus de 80% des revenus de l’État . Malgré la baisse des réserves du royaume, en 2030 les exportations de pétrole du pays sont susceptibles d’être de 17% supérieures en volume au niveau de 2010.  Le royaume devrait donc rester dépendant économiquement des exportations de pétrole pendant de nombreuses années encore, malgré les efforts de diversification de sa structure productive mais aussi de ses sources d’énergie.  Ainsi, malgré un important travail d’exploration des champs de gaz au sud-est du pays – grâce auquel en 2011, l’Arabie Saoudite tenait le 9ème rang mondial pour la production de gaz naturel – le pétrole restera encore essentiel pendant de nombreuses années dans l’économie saoudienne.[ms-protect-content]

Les tentatives de diversification énergétiques ont pourtant été engagées il y a longtemps et se poursuivent aujourd’hui, comme l’a proclamé à plusieurs reprises le ministre saoudien du pétrole, Ali Al-Naimi.  Par exemple, le royaume a engagé des recherches concernant les énergies solaires dès 1977 avec un programme de la King Abdelaziz City for Science and Technology.  Il a aussi envisagé le nucléaire comme un moyen de réduire sa dépendance au gaz et au pétrole, notamment plus rapidement qu’avec les énergies solaires.  A ce titre, la visite du ministre français du redressement productif en janvier 2013 en Arabie saoudite visait à explorer la possibilité d’établir des centrales nucléaires dans le royaume afin de répondre à sa demande énergétique croissante.  C’est donc dans la double optique de la diversification des sources de revenus et de la demande croissante énergétique du royaume que l’Arabie saoudite souhaite exploiter son gaz de schiste.  Pour le moment, l’Arabie saoudite en détient potentiellement les cinquièmes plus grands dépôts du monde derrière la Chine, les Etats-Unis, l’Argentine et le Mexique, avec environ 645 mille milliards de pieds cubes de carburant récupérable (soit 200 000 milliards de m3).  Ce potentiel intéresse au plus haut point le royaume et le ministre Al-Naimi déclarait le 18 mars 2013 au Wall Street Journal que l’exploitation des gaz de schiste aiderait le pays à satisfaire sa demande intérieure en hydrocarbures tout en maintenant ses exportations de pétrole.  Le directeur de l’Aramco, Khalid Al-Faleh, déclarait d’ailleurs en décembre 2012 que la compagnie prévoyait de forer sept puits d’exploration de gaz naturel en eau profonde et peu profonde dans la mer Rouge au large de la côte nord-ouest où elle espère annoncer bientôt des gisements de gaz de schiste commercialement viables .

La difficulté reste cependant le royaume de pouvoir exploiter ses sources potentielles de gaz de schiste.  Pour cela, le pays a probablement besoin d’une décennie pour développer sa production à une échelle comparable à celle des États-Unis, notamment en raison du manque d’approvisionnement en eau.  En effet, le gaz de schiste est produit par une technique dite de fracturation hydraulique, dans laquelle de grandes quantités de produits chimiques, d’eau et de sable sont projetés dans le sous-sol pour libérer les hydrocarbures piégés.  Prospecter reste donc difficile et cher dans une région désertique. Et si les couts des infrastructures vont baisser avec le temps, l’eau reste un défi dans la péninsule arabique. A ce titre Halliburton, le plus grand fournisseur au monde de services de fracturation hydraulique, et les sociétés Baker Hughes et Schlumberger ont toutes des centres de recherche en Arabie saoudite afin de développer des moyens d’aider le pays à déverrouiller ses ressources en hydrocarbures non conventionnels, notamment à travers des technologies nécessitant moins d’eau qu’aux Etats-Unis.  Cela permettrait au royaume de doubler sa production de gaz d’ici 2040, ce qui représenterait la quasi-totalité de la croissance de la production américaine totale de gaz naturel pendant cette période.  Or cette augmentation parait indispensable pour le royaume en raison des facteurs de fragilité structurels qu’il connait.

Récemment Christopher Davidson dans son ouvrage After the Sheikhs: the Coming Collapse of the Gulf Monarchies avançait que vu les facteurs de fragilité internes et externes des Etats du Conseil de Coopération du Golfe, leur chute pourrait survenir au cours des trois à cinq prochaines années.  Cela concerne bien évidemment le royaume saoudien qui connait malgré sa richesse des maux tels que le chômage, la pauvreté, la discrimination, un régime politique autoritaire, voire certains excès de membres de la famille royale.  Plus précisément, en raison de la taille de sa population et du nombre de jeunes (75 % de la population a moins de 25 ans), l’Arabie Saoudite est le pays du Conseil de Coopération du Golfe ayant le plus besoin de réformes structurelles concernant son marché du travail et son économie.  De plus, des facteurs de fragilité externes existent avec la dépendance de l’Arabie Saoudite à l’égard des Etats-Unis pour sa sécurité.  Dans le contexte chaotique du Moyen-Orient, ces éléments constituent des incertitudes fortes.  Et si les Etats-Unis consomment pour le moment plus de pétrole et de gaz qu’ils n’en produisent, leur vaste politique de diversification des approvisionnements – incluant notamment les hydrocarbures non conventionnels sur leur sol – implique que si dans toute géopolitique de l’énergie le royaume reste incontournable, il le sera de moins en moins.

C’est dans cette optique que la révolution du gaz de schiste est fondamentale. La forte dépendance de l’Arabie Saoudite vis-à-vis des ressources en hydrocarbures pour son économie fait qu’en cas de baisse de ses revenus, la situation sociale deviendrait difficilement tenable et pourrait même selon certains aboutir à une révolution, ce qui aurait bien sûr un impact considérable dans la région.  Selon ce scénario extrême, les changements seraient considérables car le royaume reste la puissance de la péninsule arabique.  L’impact d’un tel phénomène serait ressenti par exemple à Bahreïn où la minorité sunnite au pouvoir serait durablement fragilisée sans l’argent et le soutien saoudien.  L’influence de l’Iran pourrait aussi s’étendre sur la partie Est de la péninsule arabique et aboutir à de nombreux affrontement confessionnels.  La Jordanie souffrirait aussi sans l’argent et le pétrole saoudien et les petits émirats du Golfe tels le Qatar, le Koweït ou les Émirats arabes seraient déstabilisés durablement.  Pour le moment, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite ont encore besoin les uns des autres et le monde a besoin du pétrole saoudien mais les perspectives évoluent vite.  Dans cette optique et dans un contexte de demande énergétique croissante du royaume, le pétrole reste essentiel mais ne suffit plus.  L’exploitation du gaz de schiste redonnerait donc à l’Arabie saoudite une source importante de revenus et d’énergie.

En conclusion, il n’est pas d’évènement géopolitique, religieux ou social intervenant dans la région du Golfe qui n’ait un impact sur les grands équilibres économiques et politiques de notre planète.  Il semble cependant que ce soit aujourd’hui l’inverse qui se produise avec la révolution énergétique et technologique des gaz et huiles de schiste. Cette dernière est d’une telle envergure qu’elle change les équilibres énergétiques à venir, impactant la situation des pays du Moyen-Orient.  Cela ne peut que susciter l’intérêt de toute puissance consommatrice ou productrice d’hydrocarbures – dont l’Arabie saoudite – dans un contexte de tensions croissantes sur l’offre et la demande à plus ou moins long terme. En revanche, la géopolitique des hydrocarbures ne se limite pas au seul aspect de la préservation du bon fonctionnement des grands flux énergétiques. C’est aussi une question d’investissement et de stratégies financières destinées à assurer ces flux . Le rôle de l’Arabie Saoudite est ici essentiel. Avec l’importance de ses ressources potentielles, son exploitation du gaz de schiste peut équilibrer la donne énergétique mondiale tout en apaisant les tensions internes du pays. Le royaume en aurait besoin dans la perspective d’une indépendance énergétique des Etats-Unis, mais aussi en raison de tensions sociales croissantes et de besoins en énergie qui augmentent. Cela semble cependant difficile à faire pour le moment et la question de savoir si l’Arabie Saoudite pourra exploiter rapidement ses propres gisements de gaz de schiste sera centrale dans les prochaines semaines.[/ms-protect-content]